Ils ont entre le bac et la retraite, ils sont donc regroupés dans la case des adultes, presque une palette de vies qui se retrouve le mercredi soir pour « faire du théâtre ».
Mais on ne « fait » pas du théâtre, rien à fabriquer, tout à être et ressentir, respirer, vivre. Vivre en autre peut-être, et encore pas sûre…
Bref, ils sont présents mes cheveux fous et mes cheveux blancs, depuis bientôt trois trimestres, ils tentent de comprendre, de prendre ensemble, mes consignes imaginaires. Oui, j’invente au fur et à mesure de l’année, avec mesure et finesse, chaque exercice proposé. Tout est fait selon eux, pas de prêt-à-porter dans mes ateliers, le travail est fait à la main du cœur, et les coutures souvent apparentes.
Ils se sont sentis perdus en début d’année ; pas comme avec d’autres profs m’ont-ils dit. Mais je ne suis pas prof, leur ai-je répondu, je suis comédienne. Mon travail consiste donc à vous faire partager ma passion, essayer de vous la faire vivre, et non pas vous donner un texte à apprendre sans cœur, pour vous imposer ensuite le pas à droite ou à gauche de ce que l’on pourrait appeler une « mise en scène ».
Le premier trimestre me sert donc à varier les situations dans lesquelles ils sont en jeu, pour non pas les connaître, mais au moins les reconnaître. Comme une esquisse d’eux-mêmes qu’ils me dessinent sans s’en rendre compte. Effleurer leurs blessures personnelles, pour savoir jusqu’où je peux aller avec chacun ; et les protéger par la suite.
Mais surtout, ce premier trimestre m’est nécessaire pour créer le groupe. C’est primordial. Qu’ils se sentent en confiance entre eux, qu’ils apprennent à se tendre, mais aussi à attraper la main.
On est fragile sur un plateau, c’est une nudité insoupçonnée, alors les partenaires de scène doivent être soudés, sinon on chute, seul, et ça peut faire mal, très mal, trop mal…
Pourquoi aujourd’hui je vous raconte cela ? Parce que l’on arrive à la fin de l’année, la fin du troisième trimestre, qui se conclut par : le spectacle de fin d’année. Ce spectacle en lui-même je vous en parlerai une autre fois, ce n’est pas ce que je tiens à vous faire partager dans ce récit. Non, la petite histoire la voici :
Mercredi dernier à l’heure du déjeuner, je reçois un coup de téléphone d’une de mes élèves :
« On m’a proposé un poste sur Paris, cela fait quelque temps que je suis sans emploi, j’ai bien réfléchit, je vais accepter. Ce qui m’ennuie c’est que je ne peux pas finir l’année au théâtre… enfin, je peux me débrouiller pour être présente les soirs de représentations puisqu’elles se déroulent le week-end, mais il m’est impossible d’être là les mercredis soirs. »
J’intègre la nouvelle, délicate, forcément… On étudie ensemble les différentes possibilités. Je la sais capable de manquer les quelques cours restant avant le spectacle, mais y participer quand même. Un point sur lequel je ne démords pas : il me faut l’avis du groupe, car c’est eux qui vont répéter avec une absente. Elle est présente le soir même, je lui demande donc d’expliquer à ses camarades sa situation, et que la décision soit prise collectivement.
Arrivée au théâtre, j’en touche deux mots au directeur du lieu, c’est normal, c’est lui qui m’engage.
« Je te donne un conseil, bien que te connaissant, je sais que tu ne le suivras pas. C’est à toi seule de prendre la décision. Les autres élèves n’ont pas leur mot à dire. »
Evidemment, il a raison… sur un point : je ne suis pas son conseil. Je commence mon atelier par :
« Tous sur la scène, en cercle, assis. »
La jeune-femme énonce sa situation, j’énonce mon point de vue, puis je fais un tour de parole, que chacun donne son avis. En quelques mots d’osmose, ils me disent :
« Cette année, ce n’est pas tant le spectacle en lui-même qui compte. S’il en manque une, ce ne sera pas pareil, on préfère répéter sans elle, mais l’avoir avec nous pour les représentations. L’important est que l’on se retrouve tous ensemble sur scène. »
Paroles en écho qui m’arrivent droit au cœur, mes yeux s’humidifient… merci… vous avez compris mon métier…
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Vos pas sages